Elle descendit la rue principale de cette ville en pleine agitation. Voilà des décennies quelle avait quitté cette ville où elle avait grandi, une enfance paisible et insipide à la fois, sans réelles difficultés et sans réels bonheurs. Elle avait été mariée jeune, et son époux était mort jeune, emporté par la guerre, la laissant sans enfant, mais avec quelques possessions. Elle avait pris la décision de tout vendre pour partir loin, sans but précis. Comment vivrait-elle ? Que ferait-elle ? Quand reviendrait-elle ? Où allait-elle ? Autant de questions quelle se posait sans vouloir y trouver de réponses. Et elle avait parcouru les chemins de diverses contrées sans jamais chercher ses réponses. Elle avait ouvert son esprit et son cur aux personnes quelle rencontrait, si semblables et si différentes à la fois. Elle avait vécu de menus travaux ou de plus éprouvants, ne manquant ni de courage ni de force de caractère.
Elle était parvenue au bout du chemin : elle avait découvert le bonheur. Elle lavait trouvé dans les yeux dune enfant. Elle était là, sur le bord du chemin, seule, perdue, apeurée et lorsque la voyageuse sarrêta près delle, la petite fille lui adressa un sourire, certes triste, mais qui brillait autant que cette lueur despoir dans son regard. Blanche ne put résister à cet appel et cest main dans la main que toutes les deux reprirent leur route.
Jusquau jour où elles avaient décidé de revenir sur les pas de Blanche. Pour la jeune fille, cétait comme revenir dans le passé de sa « mère ». Elles avançaient vers ce passé sans savoir ce quelles allaient y trouver. Ce furent des mois, des années partagées dans la sérénité des jours heureux. Toutes deux sapprenaient peu à peu et construisaient des souvenirs communs qui demeureraient à jamais impérissable. Tandis que la petite fille se transformait en une belle jeune femme, Blanche voyait les années de sa vie la mener vers la fin de sa propre route. Ses longs cheveux jadis bruns étaient devenus des fils dargent, ses grands yeux clairs sétaient peu à peu bordés de fines rides. Sa beauté flétrie demeurait malgré le temps qui passe. Ses forces labandonnaient peu à peu, mais pas sa détermination, ni son courage.
Chacune parcourut la ville de son côté.
Blanche longeait les murs des maisons qui navaient pas changé. Mais la rue était plus longue quautrefois : des maisons sétaient ajoutées au pourtour de la ville. La rue était désormais pavée : les sabots des chevaux résonnaient, le son se répercutant sur les murs de pierre. Elle fendit la foule, marchant dun pas léger vers le centre de la ville, et même au-delà. Personne ne semblait la voir. Cette foule anonyme courrait après le temps, ne prenant plus ces quelques minutes sans importance pour apprécier ces petites choses qui font quune journée mérite davoir été vécu. Blanche était la seule à voir la danse amoureuse des tourterelles sur les toits de chaume, cet enfant passé plusieurs fois devant létal du boulanger pour sentir la bonne odeur du pain encore chaud, le petit geste de la main adressé à un sourire qui disparaissait déjà derrière la fenêtre, ce nuage là-haut qui rappelait le mouton paissant tranquillement dans la vallée au bas de la ville. De toute sa vie, cest ce quelle avait le plus recherché, tous ces instants volés dun simple regard qui forment le passé dautres personnes. Sans quils ne le sachent, elle partageait ces moments intimes quils pensaient vivre seuls.
Un sourire léger sur les lèvres, elle continua sa route vers ce lieu où elle pourrait se reposer. Elle ne voulait pas sarrêter avant dy être. Les gens passaient près delle en leffleurant. Plus aucun visage ne lui était familier. Tous ceux quelle avait connus avaient disparu ou ils avaient trop changé. Mais
ce regard là-bas, elle le revit dans ses souvenirs, ce jeune garçon qui, tous les matins, attrapait un petit pain sur létal du boulanger lavait aujourdhui remplacé, et cest son petit-fils qui lui volait un petit pain « oublié » sur le bord. Et cette femme qui se penchait péniblement à sa fenêtre pour chercher un sourire dans la rue, nétait-ce pas son ancienne voisine ? Personne ne la reconnaissait, elle non plus ; personne ne la regardait, tous trop obnubilés par autre chose, en oubliant lessentiel : de vivre.
Elle aurait voulu les arrêter pour leur dire de ralentir leurs courses interminables. Elle aurait voulu leur expliquer de profiter de leur présent pour construire leurs souvenirs et leur avenir, leur montrer toutes ces petites choses auprès desquelles ils passent sans même les voir, sans même penser à leur accorder une chance déclairer leurs mornes journées. Elle aurait voulu leur crier de ne pas oublier leurs rêves, de ne pas permettre que leur vie passe sans même quils ny pensent ou quils essaient de les réaliser.
Enfin elle arrivait. Sa fille était déjà là, seule, triste. Son regard était sombre depuis quelques temps déjà. Blanche lobserva de loin. Elle lui ressemblait par bien des points, même si elle nétait pas sa fille de sang : elle était forte et fragile à la fois, une détermination sans faille et un regard denfant sur les choses qui lentoure. Blanche sen voulait dainsi labandonner, de la laisser seule.
Elle sapprocha de sa fille sans que celle-ci ne la voie. Elle voulut la prendre dans ses bras, la serrer encore une fois, mais elle ne le put. Sa fille déposa une rose sous le cerisier où son époux et elle avaient aimé se retrouver, à lendroit où elle-même avait déposé une autre rose lorsquil lavait quittée, il y a des années, une vie entière
Cétait au tour de sa fille de lui dire au revoir. Blanche sétait endormie à jamais...
Blanche
Ouvert par sara Merenwen le 22/02/2005
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22/02/2005