Blanche

Ouvert par sara Merenwen le 22/02/2005

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Elle descendit la rue principale de cette ville en pleine agitation. Voilà des décennies qu’elle avait quitté cette ville où elle avait grandi, une enfance paisible et insipide à la fois, sans réelles difficultés et sans réels bonheurs. Elle avait été mariée jeune, et son époux était mort jeune, emporté par la guerre, la laissant sans enfant, mais avec quelques possessions. Elle avait pris la décision de tout vendre pour partir loin, sans but précis. Comment vivrait-elle ? Que ferait-elle ? Quand reviendrait-elle ? Où allait-elle ? Autant de questions qu’elle se posait sans vouloir y trouver de réponses. Et elle avait parcouru les chemins de diverses contrées sans jamais chercher ses réponses. Elle avait ouvert son esprit et son cœur aux personnes qu’elle rencontrait, si semblables et si différentes à la fois. Elle avait vécu de menus travaux ou de plus éprouvants, ne manquant ni de courage ni de force de caractère.
Elle était parvenue au bout du chemin : elle avait découvert le bonheur. Elle l’avait trouvé dans les yeux d’une enfant. Elle était là, sur le bord du chemin, seule, perdue, apeurée et lorsque la voyageuse s’arrêta près d’elle, la petite fille lui adressa un sourire, certes triste, mais qui brillait autant que cette lueur d’espoir dans son regard. Blanche ne put résister à cet appel et c’est main dans la main que toutes les deux reprirent leur route.
Jusqu’au jour où elles avaient décidé de revenir sur les pas de Blanche. Pour la jeune fille, c’était comme revenir dans le passé de sa « mère ». Elles avançaient vers ce passé sans savoir ce qu’elles allaient y trouver. Ce furent des mois, des années partagées dans la sérénité des jours heureux. Toutes deux s’apprenaient peu à peu et construisaient des souvenirs communs qui demeureraient à jamais impérissable. Tandis que la petite fille se transformait en une belle jeune femme, Blanche voyait les années de sa vie la mener vers la fin de sa propre route. Ses longs cheveux jadis bruns étaient devenus des fils d’argent, ses grands yeux clairs s’étaient peu à peu bordés de fines rides. Sa beauté flétrie demeurait malgré le temps qui passe. Ses forces l’abandonnaient peu à peu, mais pas sa détermination, ni son courage.
Chacune parcourut la ville de son côté.
Blanche longeait les murs des maisons qui n’avaient pas changé. Mais la rue était plus longue qu’autrefois : des maisons s’étaient ajoutées au pourtour de la ville. La rue était désormais pavée : les sabots des chevaux résonnaient, le son se répercutant sur les murs de pierre. Elle fendit la foule, marchant d’un pas léger vers le centre de la ville, et même au-delà. Personne ne semblait la voir. Cette foule anonyme courrait après le temps, ne prenant plus ces quelques minutes sans importance pour apprécier ces petites choses qui font qu’une journée mérite d’avoir été vécu. Blanche était la seule à voir la danse amoureuse des tourterelles sur les toits de chaume, cet enfant passé plusieurs fois devant l’étal du boulanger pour sentir la bonne odeur du pain encore chaud, le petit geste de la main adressé à un sourire qui disparaissait déjà derrière la fenêtre, ce nuage là-haut qui rappelait le mouton paissant tranquillement dans la vallée au bas de la ville. De toute sa vie, c’est ce qu’elle avait le plus recherché, tous ces instants volés d’un simple regard qui forment le passé d’autres personnes. Sans qu’ils ne le sachent, elle partageait ces moments intimes qu’ils pensaient vivre seuls.
Un sourire léger sur les lèvres, elle continua sa route vers ce lieu où elle pourrait se reposer. Elle ne voulait pas s’arrêter avant d’y être. Les gens passaient près d’elle en l’effleurant. Plus aucun visage ne lui était familier. Tous ceux qu’elle avait connus avaient disparu ou ils avaient trop changé. Mais… ce regard là-bas, elle le revit dans ses souvenirs, ce jeune garçon qui, tous les matins, attrapait un petit pain sur l’étal du boulanger l’avait aujourd’hui remplacé, et c’est son petit-fils qui lui volait un petit pain « oublié » sur le bord. Et cette femme qui se penchait péniblement à sa fenêtre pour chercher un sourire dans la rue, n’était-ce pas son ancienne voisine ? Personne ne la reconnaissait, elle non plus ; personne ne la regardait, tous trop obnubilés par autre chose, en oubliant l’essentiel : de vivre.
Elle aurait voulu les arrêter pour leur dire de ralentir leurs courses interminables. Elle aurait voulu leur expliquer de profiter de leur présent pour construire leurs souvenirs et leur avenir, leur montrer toutes ces petites choses auprès desquelles ils passent sans même les voir, sans même penser à leur accorder une chance d’éclairer leurs mornes journées. Elle aurait voulu leur crier de ne pas oublier leurs rêves, de ne pas permettre que leur vie passe sans même qu’ils n’y pensent ou qu’ils essaient de les réaliser.
Enfin elle arrivait. Sa fille était déjà là, seule, triste. Son regard était sombre depuis quelques temps déjà. Blanche l’observa de loin. Elle lui ressemblait par bien des points, même si elle n’était pas sa fille de sang : elle était forte et fragile à la fois, une détermination sans faille et un regard d’enfant sur les choses qui l’entoure. Blanche s’en voulait d’ainsi l’abandonner, de la laisser seule.
Elle s’approcha de sa fille sans que celle-ci ne la voie. Elle voulut la prendre dans ses bras, la serrer encore une fois, mais elle ne le put. Sa fille déposa une rose sous le cerisier où son époux et elle avaient aimé se retrouver, à l’endroit où elle-même avait déposé une autre rose lorsqu’il l’avait quittée, il y a des années, une vie entière… C’était au tour de sa fille de lui dire au revoir. Blanche s’était endormie à jamais...