Le soleil avait entamé sa descente vers lhorizon. La journée était belle et chaude. Un vent léger emportait le parfum des fleurs jusque dans la maison. Assise dans son fauteuil près de la fenêtre, Enelya sétait endormie, laissant son livre ouvert sur ses genoux. Il glissa dentre ses doigts et tomba sur le sol, tirant Enelya de son sommeil. Elle ouvrit les yeux et se redressa. Elle porta son regard au dehors, bien au-delà des fleurs qui habitaient son jardin. Tout était paisible. Elle ramassa son livre et se leva pour le remettre dans la bibliothèque. Il était temps de sactiver. Son fils allait bientôt se réveiller. En replaçant son livre sur létagère, elle leva les yeux un peu plus haut et en aperçu un autre quelle navait plus regardé depuis bien longtemps. Il était empli de ses souvenirs denfance. Elle se dressa sur la pointe des pieds et tendit la main pour lattraper. Après quelques essais infructueux, elle réussit à le saisir et le glissa hors de létagère. Elle souffla sur la couverture en direction de la fenêtre et vit sélever la poussière qui sétait accumulée durant ces années où elle ne lavait plus touchée. Il était lourd de tous les souvenirs quelle y avait scrupuleusement inscrit durant ses toutes jeunes années. Elle louvrit. Le livre ne reposant plus que sur une main lorsquelle tourna la première page, fut déséquilibré et faillit tomber. Enelya parvint à le retenir, mais quelque chose tomba sur le sol. Elle posa le livre sur son lit et sagenouilla pour rechercher ce qui avait bien pu tomber. Elle eût beau chercher sous tous les meubles, arpenter la pièce pendant plusieurs minutes, elle ne trouva rien. Elle se redressa en haussant les épaules. Elle avait gardé tellement de choses dans son livre. Peut-être était-ce une des plumes quelle avait ramassées lors de ces promenades et le vent laura pousser dans un des recoins de la chambre. Elle sassit sur le lit, prit le livre sur ses genoux et le feuilleta. Elle eût le sentiment de redevenir cette petite fille pleine de vie et curieuse de tout, qui sasseyait dans sa chambre au bureau que lui avait fabriqué son père pour écrire avec soin les récentes découvertes quelle avait faites. En effet, quelques plumes senvolèrent lorsquelle tourna certaines pages, des fleurs de printemps séchées et des feuilles dautomne également. Elle les remit entre les pages. Les années défilèrent au fil des pages quelle parcourait.
Cest son fils qui vint la tirer de son passé. Il entra dans la chambre en courant et vint se jeter dans ses bras en riant. Enelya posa son livre à côté delle et prit son fils sur ses genoux. Elle lembrassa tendrement et il lui rendit de la même façon. Irvin navait en apparence que quatre ans, pourtant il avait vu défiler 32 été comme celui-ci. Enelya, elle, avait déjà 220 ans. Elfes sylvains, leurs vies sécoulaient plus lentement que pour dautres peuples. Ils descendirent tous les deux au rez-de-chaussée. Enelya se mit en quête des ingrédients nécessaires pour réaliser quelques petits biscuits secs dont son fils raffolait. Il atteignait tout juste le bord de la table pour observer les gestes rapides et précis de sa mère. Il samusa avec la farine qui avait été renversée autour du récipient, la faisant voler, et éternua brusquement. Sa mère partit dun grand éclat de rire, suivi rapidement par Irvin. Une fois la pâte prête et étaler, elle y découpa quelques formes et les enfourna rapidement. Elle fit le tour du saladier avec son doigt et fit goûter la pâte à son fils qui ne cacha pas son plaisir.
Alors quEnelya commençait à ranger, des bruits de sabots se firent entendre dans laller qui menait à la maison. Irvin courut à la porte, pensant voir arriver son père, mais se rendant compte que ce nétait pas lui, appela sa mère aussitôt. Enelya rejoignit son fils à la porte, intriguée. Elle essuya rapidement ses mains sur sa robe et observa le cavalier descendre de sa monture et sapprocher deux. Il était humain, à peine plus de vingt ans. Des cheveux bruns tombant sur les épaules et des yeux bleus pénétrants. Enelya fronça les sourcils : ce visage ne lui était pas inconnu. Lhomme sarrêta à quelques pas delle.
« - Dame Seregon ? Enelya Seregon ? »
Sa voix était basse et chaude. Il fit un pas de plus. Cétait un beau jeune homme ; vêtu sobrement, sa chemise laissait pourtant deviner une forte carrure. Il avait une allure droite et fière. Il portait une épée large sur son côté. Enelya passa devant son fils.
« - Qui la demande ? »
Lhomme sinclina légèrement et se présenta :
« - Je me nomme Erich, Erich Volk. Je suis à la recherche de Dame Enelya Seregon qui a connu certains membres de ma famille. »
Il la dévisageait avec ses yeux plein despoir, espérant ne pas sêtre trompé une nouvelle fois.
De plus en plus intriguée, Enelya se présenta à son tour :
« - Cest bien moi que vous cherchez dans ce cas. »
Elle sourit à Erich. Ainsi donc elle avait connu quelquun de sa famille. Cétait sans doute pourquoi elle avait limpression de lavoir déjà vu. Elle linvita à entrer en sexcusant du désordre. Elle lava ses mains et passa rapidement un linge sur son visage. Elle secoua sa robe et remit ses cheveux en place. Puis elle apporta sur la table de quoi se désaltérer. Après un long voyage, Erich devait avoir soif. Ce dernier la remercia de son accueil. Sasseyant tous deux, Enelya scrutait le visage de cet homme en essayant de se souvenir à qui il lui faisait penser. Il sen amusa et expliqua :
« - Jai 21 ans. Jhabite le petit village de Servan dans le nord de lAraden. Mon père, Ulrich, est pêcheur. Ma mère, Mildred, ma élevé avec 2 frères et 2 surs. Il y a quelques mois, jai appris quil nétait pas mes véritables parents. En fait, ils mont recueilli alors que jétais à peine plus vieux que votre fils, à la fin dune période de guerre. Jerrai seul sur la route et ils navaient pas encore denfants. Ils ont pensé que mes parents avaient dû être tués et que personne ne sétait soucié de moi. Je navais rien, sauf une petite lame au poing que javais sans doute reçu pour me protéger lors de lattaque de notre village. Lorsque mes parents adoptifs mont rendu cette lame, je me suis aperçu quune inscription y était portée. »
Il sortit la lame courte dun linge. Les yeux dEnelya sagrandirent à sa vue. Elle était comme pétrifiée, ne pouvant plus détacher ses yeux de la lame. Erich remarqua le trouble de lelfe et poursuivit :
« Jai fait traduire cette inscription par le soigneur du village voisin, seul à connaître la langue elfique dans les environs. Il ma dit quil y était inscrit « il nest de plus pénible peine que celle de voir séloigner celui quon a aimé, et de plus grand bonheur que celui de le voir revenir. Enelya Seregon. » Depuis ce jour, je parcours les contrées afin de vous retrouver. Et je crois que cette fois je ne me suis pas trompé. »
Il observait le doux visage dEnelya. Tant de souvenirs sétaient rappelés à sa mémoire quelle en était bouleversée. Cette lame était comme un lien qui lunissait à un passé quelle avait cru perdu. Lentement, elle leva les yeux vers ce jeune homme sorti du passé. Elle plongea son regard empli de désarroi dans les yeux plein despoir dErich. Aucun son ne pouvait franchir ses lèvres tremblantes. Erich commença à sinquiéter. Ne connaissant son passé, il craignait de découvrir des choses quil regretterait. Son sourire seffaça peu à peu devant le silence dEnelya. Lelfe tendit la main qui effleura linscription de la lame un instant. Erich, anxieux, demanda dune voix hésitante :
« Avez-vous connu mes parents ? »
Enelya releva à nouveau ses yeux sombres sur lui. Après quelques longues secondes dun nouveau silence, elle laissa séchapper quelques mots mal assurés :
« Ton père. Jai connu ton père. »
Les yeux du jeune homme brillèrent dune lueur de soulagement et despoir, tandis quil saccrochait à ses lèvres, priant pour que dautres mots les franchissent. Enelya séclaircit la voix et expliqua :
« Adrian, Adrian Corcoran. Cest son nom. Il devait avoir ton âge lorsquil est arrivé dans le village. Jeune ranger, il était en voyage initiatique et devait traverser plusieurs contrées en amassant des informations et en nouant quelques contacts qui devaient lui servir plus tard. Il navait rien, ni argent, ni sac. Seul et sans possession, il avançait. Un soir, il a frappé à ma porte. Il pleuvait et le vent qui soufflait semblait vouloir tout emporter. Il cherchait un abri pour la nuit. Je lui ai offert un repas chaud et un lit. Durant ces heures de tempêtes, nous nous sommes raconté à travers les récits de nos vies. Je navais rien de passionnant à dire, mais lui avait mille histoires pour seuls bagages, tels des coffres renfermant les mystères et les jeux denfants. Au matin, il me demanda quelques indications sur les endroits où il pourrait rencontrer quelques personnes comme lui ou qui pourrait lui servir dattache. Et le soir même il revenait. Nous nous sommes aimés cette nuit-là
et celles qui ont suivies également. Les semaines sécoulèrent au fil de ses récits. Nous apprenions à nous découvrir et à nous aimer un peu plus chaque jour. Mais les chaînes dorées qui se tissaient à ses chevilles devenaient plus lourdes de jour en jour. Je voulais partir avec lui, mais pour lui, notre amour était voué à plus grande tristesse. Il allait vieillir tandis que je resterai jeune. Il a préféré partir, de nouveau seul, pour nous éviter à tous deux de nous laisser consumer par le chagrin qui serait apparu au fil des années. Je lui ai fais faire cette lame avant quil ne sen aille. Il est parti sans se retourner, croyant pouvoir me cacher ses larmes sans doute, il était très fier. Avant cela, il ma dit que cet endroit serait pour toujours son phare, son port dattache. Je lui ai fais promettre que si les choses devaient changer ou mal tourner pour lui, il devrait se retourner pour rejoindre ce port, quil pourrait toujours compter sur moi.
Quelques années plus tard, jai reçu une lettre dAdrian. Un messager me lavait apporté alors que la guerre faisait rage dans les contrées du nord. A ce moment là, je métais déjà marié et Irvin était né. Cétait il y a à peu près 16 ans. »
Elle se leva et se dirigea vers le coffre de lentrée quelle ouvrit pour en retirer un petit coffret. Elle y gardait abriter les quelques mots écris de la main de son amant dautrefois. Elle emporta la lettre pour la poser sur la table. La caressant de ses yeux, elle neut pas besoin de louvrir pour y lire les paroles inscrites.
« Dans sa lettre, il me disait que son épouse, une douce jeune femme du nom dHélaine, était morte en couche quelques hivers plus tôt. Son jeune fils était en danger à cause de la guerre. Il devait rester avec les habitants de son village pour lutter, mais ne pouvait supporter lidée que son fils ne risque dêtre tué. Me rappelant les dernières paroles que nous avons échangé, il me demandait daccueillir son fils chez moi et de moccuper de lui comme mon propre fils. Il mécrivait que son fils porterait avec lui cette lame que je lui avait offerte. Mais son fils nest jamais arrivé jusquà moi. »
Elle releva son visage vers le jeune homme qui se tenait face à elle, ce jeune homme devenu si fragile soudainement, comme si le simple fait dévoquer une époque lointaine lavait ramené à cet âge dinsouciance dont il navait souvenir.
« Je tai attendu durant des mois, et lorsque la guerre fut finie, je suis allé au Nord dans lespoir de pouvoir le retrouver ou te retrouver. Mais tout était à reconstruire, les maisons et les vies de ces familles. Je nai rencontré personne qui aurait pu me renseigner
A vrai dire je ne savais où chercher. Je suis rentrée à la maison et jai attendu
mais rien nest venu, ni toi ni la moindre lettre. Jai su quAdrian était mort, sinon il maurait écris. Et je pensais que son fils aussi. Mais aujourdhui, tu es là
et je sais que tu es son fils, je le retrouve dans tes yeux. »
Elle avait tendu la main en disant ces derniers mots pour caresser le visage du jeune homme pour lequel elle venait de dévoiler un morceau de son passé. Elle lui sourit ; à ses yeux brillaient toutes les larmes que lui aurait voulu verser. Dans le silence de lun et de lautre, ils partagèrent ensemble ces quelques souvenirs.
Puis, Erich reprit la parole :
« Il est temps pour moi de rejoindre les miens. Je sais désormais doù je viens. Merci de mavoir confié ces instants de votre vie et de mavoir montré mon père à travers vos yeux. »
Elle se leva en même temps que lui et ils savancèrent au dehors. Elle prit sa main dans la sienne.
« Jai fais la promesse à ton père quil serai toujours ici chez lui. Et il savait quil pouvait compter sur moi pour veiller sur toi. Cette maison fut celle de ton père pour quelques semaines. Elle sera aussi chez toi dés que tu en auras le besoin ou lenvie. »
Elle le serra dans ses bras un instant, avant de le laisser séloigner comme son père quelques années auparavant. Ils sétaient promis de senvoyer quelques nouvelles de temps en temps. Bientôt, la silhouette du jeune homme se confondit avec lhorizon et disparue dans lombre de celle de son père.
Un peu plus tard, alors quEnelya rejoignait sa chambre, son il fut attiré par un petit objet dans le couloir. Elle se pencha pour le ramasser. Cétait un anneau très fin, fait de cuivre et dor par les mains habiles dAdrian. Lanneau avait glissé du livre de ses souvenirs hors de la chambre
Le gardant précieusement dans ses mains, elle alla le déposer à nouveau dans le livre, à la page doù il sétait échappé.
Lanneau nen ressortit que bien des années plus tard, Enelya le passant au doigt de la petite fille dErich quépousait Irvin, par un bel après midi dété, dans un jardin en fleur.
l'anneau
Ouvert par sara Merenwen le 27/02/2007
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27/02/2007