l'anneau

Ouvert par sara Merenwen le 27/02/2007

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Le soleil avait entamé sa descente vers l’horizon. La journée était belle et chaude. Un vent léger emportait le parfum des fleurs jusque dans la maison. Assise dans son fauteuil près de la fenêtre, Enelya s’était endormie, laissant son livre ouvert sur ses genoux. Il glissa d’entre ses doigts et tomba sur le sol, tirant Enelya de son sommeil. Elle ouvrit les yeux et se redressa. Elle porta son regard au dehors, bien au-delà des fleurs qui habitaient son jardin. Tout était paisible. Elle ramassa son livre et se leva pour le remettre dans la bibliothèque. Il était temps de s’activer. Son fils allait bientôt se réveiller. En replaçant son livre sur l’étagère, elle leva les yeux un peu plus haut et en aperçu un autre qu’elle n’avait plus regardé depuis bien longtemps. Il était empli de ses souvenirs d’enfance. Elle se dressa sur la pointe des pieds et tendit la main pour l’attraper. Après quelques essais infructueux, elle réussit à le saisir et le glissa hors de l’étagère. Elle souffla sur la couverture en direction de la fenêtre et vit s’élever la poussière qui s’était accumulée durant ces années où elle ne l’avait plus touchée. Il était lourd de tous les souvenirs qu’elle y avait scrupuleusement inscrit durant ses toutes jeunes années. Elle l’ouvrit. Le livre ne reposant plus que sur une main lorsqu’elle tourna la première page, fut déséquilibré et faillit tomber. Enelya parvint à le retenir, mais quelque chose tomba sur le sol. Elle posa le livre sur son lit et s’agenouilla pour rechercher ce qui avait bien pu tomber. Elle eût beau chercher sous tous les meubles, arpenter la pièce pendant plusieurs minutes, elle ne trouva rien. Elle se redressa en haussant les épaules. Elle avait gardé tellement de choses dans son livre. Peut-être était-ce une des plumes qu’elle avait ramassées lors de ces promenades et le vent l’aura pousser dans un des recoins de la chambre. Elle s’assit sur le lit, prit le livre sur ses genoux et le feuilleta. Elle eût le sentiment de redevenir cette petite fille pleine de vie et curieuse de tout, qui s’asseyait dans sa chambre au bureau que lui avait fabriqué son père pour écrire avec soin les récentes découvertes qu’elle avait faites. En effet, quelques plumes s’envolèrent lorsqu’elle tourna certaines pages, des fleurs de printemps séchées et des feuilles d’automne également. Elle les remit entre les pages. Les années défilèrent au fil des pages qu’elle parcourait.

C’est son fils qui vint la tirer de son passé. Il entra dans la chambre en courant et vint se jeter dans ses bras en riant. Enelya posa son livre à côté d’elle et prit son fils sur ses genoux. Elle l’embrassa tendrement et il lui rendit de la même façon. Irvin n’avait en apparence que quatre ans, pourtant il avait vu défiler 32 été comme celui-ci. Enelya, elle, avait déjà 220 ans. Elfes sylvains, leurs vies s’écoulaient plus lentement que pour d’autres peuples. Ils descendirent tous les deux au rez-de-chaussée. Enelya se mit en quête des ingrédients nécessaires pour réaliser quelques petits biscuits secs dont son fils raffolait. Il atteignait tout juste le bord de la table pour observer les gestes rapides et précis de sa mère. Il s’amusa avec la farine qui avait été renversée autour du récipient, la faisant voler, et éternua brusquement. Sa mère partit d’un grand éclat de rire, suivi rapidement par Irvin. Une fois la pâte prête et étaler, elle y découpa quelques formes et les enfourna rapidement. Elle fit le tour du saladier avec son doigt et fit goûter la pâte à son fils qui ne cacha pas son plaisir.

Alors qu’Enelya commençait à ranger, des bruits de sabots se firent entendre dans l’aller qui menait à la maison. Irvin courut à la porte, pensant voir arriver son père, mais se rendant compte que ce n’était pas lui, appela sa mère aussitôt. Enelya rejoignit son fils à la porte, intriguée. Elle essuya rapidement ses mains sur sa robe et observa le cavalier descendre de sa monture et s’approcher d’eux. Il était humain, à peine plus de vingt ans. Des cheveux bruns tombant sur les épaules et des yeux bleus pénétrants. Enelya fronça les sourcils : ce visage ne lui était pas inconnu. L’homme s’arrêta à quelques pas d’elle.
« - Dame Seregon ? Enelya Seregon ? »

Sa voix était basse et chaude. Il fit un pas de plus. C’était un beau jeune homme ; vêtu sobrement, sa chemise laissait pourtant deviner une forte carrure. Il avait une allure droite et fière. Il portait une épée large sur son côté. Enelya passa devant son fils.
« - Qui la demande ? »
L’homme s’inclina légèrement et se présenta :
« - Je me nomme Erich, Erich Volk. Je suis à la recherche de Dame Enelya Seregon qui a connu certains membres de ma famille. »

Il la dévisageait avec ses yeux plein d’espoir, espérant ne pas s’être trompé une nouvelle fois.
De plus en plus intriguée, Enelya se présenta à son tour :
« - C’est bien moi que vous cherchez dans ce cas. »

Elle sourit à Erich. Ainsi donc elle avait connu quelqu’un de sa famille. C’était sans doute pourquoi elle avait l’impression de l’avoir déjà vu. Elle l’invita à entrer en s’excusant du désordre. Elle lava ses mains et passa rapidement un linge sur son visage. Elle secoua sa robe et remit ses cheveux en place. Puis elle apporta sur la table de quoi se désaltérer. Après un long voyage, Erich devait avoir soif. Ce dernier la remercia de son accueil. S’asseyant tous deux, Enelya scrutait le visage de cet homme en essayant de se souvenir à qui il lui faisait penser. Il s’en amusa et expliqua :
« - J’ai 21 ans. J’habite le petit village de Servan dans le nord de l’Araden. Mon père, Ulrich, est pêcheur. Ma mère, Mildred, m’a élevé avec 2 frères et 2 sœurs. Il y a quelques mois, j’ai appris qu’il n’était pas mes véritables parents. En fait, ils m’ont recueilli alors que j’étais à peine plus vieux que votre fils, à la fin d’une période de guerre. J’errai seul sur la route et ils n’avaient pas encore d’enfants. Ils ont pensé que mes parents avaient dû être tués et que personne ne s’était soucié de moi. Je n’avais rien, sauf une petite lame au poing que j’avais sans doute reçu pour me protéger lors de l’attaque de notre village. Lorsque mes parents adoptifs m’ont rendu cette lame, je me suis aperçu qu’une inscription y était portée. »
Il sortit la lame courte d’un linge. Les yeux d’Enelya s’agrandirent à sa vue. Elle était comme pétrifiée, ne pouvant plus détacher ses yeux de la lame. Erich remarqua le trouble de l’elfe et poursuivit :
« J’ai fait traduire cette inscription par le soigneur du village voisin, seul à connaître la langue elfique dans les environs. Il m’a dit qu’il y était inscrit « il n’est de plus pénible peine que celle de voir s’éloigner celui qu’on a aimé, et de plus grand bonheur que celui de le voir revenir. Enelya Seregon. » Depuis ce jour, je parcours les contrées afin de vous retrouver. Et je crois que cette fois je ne me suis pas trompé. »
Il observait le doux visage d’Enelya. Tant de souvenirs s’étaient rappelés à sa mémoire qu’elle en était bouleversée. Cette lame était comme un lien qui l’unissait à un passé qu’elle avait cru perdu. Lentement, elle leva les yeux vers ce jeune homme sorti du passé. Elle plongea son regard empli de désarroi dans les yeux plein d’espoir d’Erich. Aucun son ne pouvait franchir ses lèvres tremblantes. Erich commença à s’inquiéter. Ne connaissant son passé, il craignait de découvrir des choses qu’il regretterait. Son sourire s’effaça peu à peu devant le silence d’Enelya. L’elfe tendit la main qui effleura l’inscription de la lame un instant. Erich, anxieux, demanda d’une voix hésitante :
« Avez-vous connu mes parents ? »
Enelya releva à nouveau ses yeux sombres sur lui. Après quelques longues secondes d’un nouveau silence, elle laissa s’échapper quelques mots mal assurés :
« Ton père. J’ai connu ton père. »
Les yeux du jeune homme brillèrent d’une lueur de soulagement et d’espoir, tandis qu’il s’accrochait à ses lèvres, priant pour que d’autres mots les franchissent. Enelya s’éclaircit la voix et expliqua :
« Adrian, Adrian Corcoran. C’est son nom. Il devait avoir ton âge lorsqu’il est arrivé dans le village. Jeune ranger, il était en voyage initiatique et devait traverser plusieurs contrées en amassant des informations et en nouant quelques contacts qui devaient lui servir plus tard. Il n’avait rien, ni argent, ni sac. Seul et sans possession, il avançait. Un soir, il a frappé à ma porte. Il pleuvait et le vent qui soufflait semblait vouloir tout emporter. Il cherchait un abri pour la nuit. Je lui ai offert un repas chaud et un lit. Durant ces heures de tempêtes, nous nous sommes raconté à travers les récits de nos vies. Je n’avais rien de passionnant à dire, mais lui avait mille histoires pour seuls bagages, tels des coffres renfermant les mystères et les jeux d’enfants. Au matin, il me demanda quelques indications sur les endroits où il pourrait rencontrer quelques personnes comme lui ou qui pourrait lui servir d’attache. Et le soir même il revenait. Nous nous sommes aimés cette nuit-là… et celles qui ont suivies également. Les semaines s’écoulèrent au fil de ses récits. Nous apprenions à nous découvrir et à nous aimer un peu plus chaque jour. Mais les chaînes dorées qui se tissaient à ses chevilles devenaient plus lourdes de jour en jour. Je voulais partir avec lui, mais pour lui, notre amour était voué à plus grande tristesse. Il allait vieillir tandis que je resterai jeune. Il a préféré partir, de nouveau seul, pour nous éviter à tous deux de nous laisser consumer par le chagrin qui serait apparu au fil des années. Je lui ai fais faire cette lame avant qu’il ne s’en aille. Il est parti sans se retourner, croyant pouvoir me cacher ses larmes sans doute, il était très fier. Avant cela, il m’a dit que cet endroit serait pour toujours son phare, son port d’attache. Je lui ai fais promettre que si les choses devaient changer ou mal tourner pour lui, il devrait se retourner pour rejoindre ce port, qu’il pourrait toujours compter sur moi.
Quelques années plus tard, j’ai reçu une lettre d’Adrian. Un messager me l’avait apporté alors que la guerre faisait rage dans les contrées du nord. A ce moment là, je m’étais déjà marié et Irvin était né. C’était il y a à peu près 16 ans. »
Elle se leva et se dirigea vers le coffre de l’entrée qu’elle ouvrit pour en retirer un petit coffret. Elle y gardait abriter les quelques mots écris de la main de son amant d’autrefois. Elle emporta la lettre pour la poser sur la table. La caressant de ses yeux, elle n’eut pas besoin de l’ouvrir pour y lire les paroles inscrites.
« Dans sa lettre, il me disait que son épouse, une douce jeune femme du nom d’Hélaine, était morte en couche quelques hivers plus tôt. Son jeune fils était en danger à cause de la guerre. Il devait rester avec les habitants de son village pour lutter, mais ne pouvait supporter l’idée que son fils ne risque d’être tué. Me rappelant les dernières paroles que nous avons échangé, il me demandait d’accueillir son fils chez moi et de m’occuper de lui comme mon propre fils. Il m’écrivait que son fils porterait avec lui cette lame que je lui avait offerte. Mais son fils n’est jamais arrivé jusqu’à moi. »
Elle releva son visage vers le jeune homme qui se tenait face à elle, ce jeune homme devenu si fragile soudainement, comme si le simple fait d’évoquer une époque lointaine l’avait ramené à cet âge d’insouciance dont il n’avait souvenir.
« Je t’ai attendu durant des mois, et lorsque la guerre fut finie, je suis allé au Nord dans l’espoir de pouvoir le retrouver ou te retrouver. Mais tout était à reconstruire, les maisons et les vies de ces familles. Je n’ai rencontré personne qui aurait pu me renseigner… A vrai dire je ne savais où chercher. Je suis rentrée à la maison et j’ai attendu… mais rien n’est venu, ni toi ni la moindre lettre. J’ai su qu’Adrian était mort, sinon il m’aurait écris. Et je pensais que son fils aussi. Mais aujourd’hui, tu es là… et je sais que tu es son fils, je le retrouve dans tes yeux. »
Elle avait tendu la main en disant ces derniers mots pour caresser le visage du jeune homme pour lequel elle venait de dévoiler un morceau de son passé. Elle lui sourit ; à ses yeux brillaient toutes les larmes que lui aurait voulu verser. Dans le silence de l’un et de l’autre, ils partagèrent ensemble ces quelques souvenirs.
Puis, Erich reprit la parole :
« Il est temps pour moi de rejoindre les miens. Je sais désormais d’où je viens. Merci de m’avoir confié ces instants de votre vie et de m’avoir montré mon père à travers vos yeux. »
Elle se leva en même temps que lui et ils s’avancèrent au dehors. Elle prit sa main dans la sienne.
« J’ai fais la promesse à ton père qu’il serai toujours ici chez lui. Et il savait qu’il pouvait compter sur moi pour veiller sur toi. Cette maison fut celle de ton père pour quelques semaines. Elle sera aussi chez toi dés que tu en auras le besoin ou l’envie. »
Elle le serra dans ses bras un instant, avant de le laisser s’éloigner comme son père quelques années auparavant. Ils s’étaient promis de s’envoyer quelques nouvelles de temps en temps. Bientôt, la silhouette du jeune homme se confondit avec l’horizon et disparue dans l’ombre de celle de son père.

Un peu plus tard, alors qu’Enelya rejoignait sa chambre, son œil fut attiré par un petit objet dans le couloir. Elle se pencha pour le ramasser. C’était un anneau très fin, fait de cuivre et d’or par les mains habiles d’Adrian. L’anneau avait glissé du livre de ses souvenirs hors de la chambre… Le gardant précieusement dans ses mains, elle alla le déposer à nouveau dans le livre, à la page d’où il s’était échappé.

L’anneau n’en ressortit que bien des années plus tard, Enelya le passant au doigt de la petite fille d’Erich qu’épousait Irvin, par un bel après midi d’été, dans un jardin en fleur.